Go West
J’ai grandi avec les images de l’Ouest : le western, les routes droites jusqu’à l’horizon, les grès rouges de Monument Valley que John Ford a rendus familiers. En 2024, nous y sommes allés en famille, pour un road trip. Je n’ai pas reconnu le film. J’ai vu ce qu’il en reste après.
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Mon regard s’est accroché aux choses faites pour montrer et qui n’indiquent plus rien : un panneau vu de dos, sa face grise muette ; une bâche Subway qui se décolle de son support en aggloméré ; l’enseigne écaillée du Frontier Motel ; une station-service abandonnée. L’Ouest m’est apparu comme un système de signes en panne, où l’automobile, moteur du mythe de la liberté, laisse ses propres ruines derrière elle.
À Seligman, la Route 66 survit comme argument commercial, sur un panneau, sur la fresque d’une épicerie. La petite église Saint Dominic, près de Bryce Canyon, n’ouvre que de Memorial Day à Labor Day : même la messe suit le calendrier des touristes. Monument Valley, sommet de l’imagerie hollywoodienne, apparaît derrière une cabane où s’empilent des batteries posées au sol ; le monument est là, mais c’est la vie quotidienne qui occupe le premier plan.
Cette vie est surtout celle des Navajos. Le seul visage de la série est celui de « Blue Bird », une jeune fille masquée, collée en géant sur un abri au bord de la route : une image d’image, déjà en train de s’effriter.
Comme toujours, j’ai photographié en carré, à l’opposé du Cinémascope, fait pour dilater le paysage. Ici, le cadre resserre et met à plat, avec une rigueur graphique là où personne ne regarde. La couleur est presque trop belle : ciel saturé, terre ocre, façades rouges. Une lumière de carte postale qui éclaire ce que la carte postale ne montre pas.
Ce sont des photographies de voyage, prises dans les interstices : un arrêt, une pause, un parking, un seuil. Le voyage familial dans l’Ouest est lui-même un rite hérité du mythe, avec la voiture, les étapes, les paysages cochés sur la liste. L’Ouest y est vu par ceux qui le traversent, pas par ceux qui le conquièrent. Le rêve reste ouvert, mais on ne sait plus très bien pour qui.














